Tous à la fenêtre! Un atelier d’écriture proposé par François Bon – Sam

Atelier d’écriture : tous à la fenêtre !

Une fenêtre du présent

Elle est floue quand on regarde au loin. Les yeux n’y prêtent pas attention, pourtant elle sépare le spectateur de la scène. Sa tablette prolonge le bureau de la personne qui vit derrière elle. Des livres sont alignés dessus, empêchant d’ouvrir la fenêtre. Cette dernière est fragile, on ne l’ouvre pas de risque de ne pas pouvoir la refermer. Un peu comme certains esprits qui préfèrent se fermer aux autres pour ne pas être brisés. Au-delà de cette barrière mentale, un balcon dont la rambarde structure ce tableau d’une ligne horizontale. Après la barrière, la vue ne possède rien d’exceptionnel. La façade neuve d’un bâtiment auquel on ne prend plus garde après quelque temps, une antenne satellite qui brave les intempéries, les deux éléments sont bruns, ils s’accordent entre eux pour créer l’uniformité du bâtiment. Plus loin encore, des sureaux. Quelques fleurs blanches se balancent dans le vent. Les observer repose l’esprit. On se sent apaisé. On peut même imaginer l’odeur douce et sucrée que les fleurs dégagent. Une agréable lumière éclaire le tableau. De temps à autre, un oiseau curieux apparaît furtivement sur la balustrade du balcon. Il regarde l’intérieur d’un œil craintif. Son point de vue doit être particulier, il a toujours vu la fenêtre depuis l’extérieur. Il doit y voir la personne qui travaille, son bureau tantôt rangé proprement, tantôt envahi de livres et de stylos. Il y voit également les murs décorés, l’étagère où l’amoncellement de matériel tient par miracle. L’humain l’a vu et a bougé, il est parti. Cet étrange aperçu lui fait apprécier un peu plus sa liberté.

Une fenêtre du passé

Le regard qu’on porte à certains moments de notre vie, c’est notre fenêtre sur le monde qui nous entoure. On ne peut pas tout voir en un regard, alors on doit déplacer nos yeux pour savourer, profiter des vues que la vie nous offre. C’est bien ce qui rend la vie de chacun unique. Nous ne percevons pas les moments de la vie du même œil. Quand certains esprits gardent des souvenirs étiquetés comme étant les meilleurs, d’autres ne peuvent choisir parmi tous les petits moments du quotidien qu’ils savourent et apprécient. Le temps ne se récupère jamais, il est important de profiter du don de la vue que nous avons la chance d’avoir, contrairement à certains, pour observer à chaque instant la beauté du monde. Lorsqu’on grandit, notre perception du monde change, nous en gardons un souvenir. Ce souvenir d’avoir aperçu, au travers de mes yeux d’enfants, la grandeur du monde, qui a rétréci au fil de ma croissance. Parfois, on peut explorer des heures durant notre mémoire à la recherche d’un souvenir particulier. Soit on peut décider d’en choisir un et pas un autre, soit on n’en déniche tout simplement pas. Peut-être l’esprit de certains est-il de tirer un rideau devant ces fenêtres de la mémoire pour ne pas revoir ce qui s’y passe.

Une fenêtre qui manque

Observer, c’est là une des activités que j’apprécie le plus. Je ne parle pas beaucoup, mais j’observe. Observer la vie démarrer en me réveillant le matin est une chose fascinante. Cette femme qui, chaque matin, dort contre une vitre malgré le brouhaha et les changements de cadence du bus. Cet homme qui travaille sur son ordinateur, parfois bien mal installé. Il doit avoir un travail sérieux. Cette étudiante qui parle activement avec son ami dès qu’ils se rencontrent. Ils ne prêtent sûrement pas attention à ce qu’il y a autour d’eux. Voir ces personnes se dépêcher de monter dans le premier métro qui arrive, sans prendre garde s’il reste un peu de place pour elles, tout en préservant le confort des autres passagers montés bien avant eux. Elles sont rares, celles qui restent plus de deux passages de métro à la station. J’attends souvent plus longtemps qu’elles. Je regarde toutes ces personnes, pressées pour certaines, se serrer dans une rame alors qu’une autre arrive trois minutes plus tard. Je les trouve parfois bizarres. Il n’est pas confortable de se retrouver entre deux personnes avec un coude enfoncé par mégarde dans son dos et, parfois, un parapluie qui nous coule sur le genou. J’imagine qu’elles doivent se dire que j’ai la chance de ne pas être pressée. Je n’appellerai pas vraiment ça de la chance. Je suis chaque jour en avance sur l’heure du premier cours. Je peux observer, au travers d’une fenêtre d’une salle de classe, les étudiants arriver au gymnase. En bande ou seuls, certains écoutent de la musique, d’autres parlent. Personne n’est encore stressé. Certains, chanceux peut-être, arrivent juste avant le début du cours. Parfois le quotidien semble nous oppresser, nous obliger à vivre à pleine vitesse mais, lorsque le temps s’arrête, il nous manque. On apprendra peut-être enfin à savourer nos vies comme elles sont.

Sam

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