Tous à la fenêtre! Un atelier d’écriture proposé par François Bon – Roxanne

Atelier d’écriture : tous à la fenêtre !

Il fait gris aujourd’hui. Hier aussi, il faisait gris et demain il fera encore gris. Le ciel semble malheureux et je m’en soucie. Il se doit d’être partout et, simultanément, toujours rayonnant de bonheur et de chaleur. Moi, je ne lui en veux pas s’il ne se sent pas commode ces temps-ci. Est-ce que lui aussi songe au passé comme à une œuvre d’art inachevée ? Le croquis d’une scène de genre sur laquelle on a omis de déposer les pigments colorés. Je suis persuadée qu’il y pense constamment, comme moi.

Dans le gris de ce jour de mai, je regarde la rue jonchée de détritus, les passants alourdis par le poids des mensonges. Les haies se battent contre les portières d’automobiles. Et puis, devant l’immeuble d’en face, rue Voltaire, j’aperçois de l’animation. Deuxième étage, porte de gauche. Il s’agit forcément de Charles. Avec ses grands gestes, je reconnais qu’il tente de réunir les quelques passants qu’il croise. Je compte qu’ils sont nombreux, au moins une demi-douzaine d’entre eux a trouvé plus judicieux de s’arrêter écouter un ivrogne aux paroles insensées que de poursuivre leur route. Afin de m’enquérir au mieux de cette situation grotesque et inédite, j’entrouvre le minuscule rectangle transparent qui me sert de fenêtre. Je saisis ainsi quelques bribes inutiles de la voix rocailleuse de Charles. Il me parait encore plus soûl que d’habitude, ce qui saute aux yeux des passants se dispersant, déçus d’avoir perdu quelques secondes de leur vaine journée. Certains ronchonnent. D’autres rient de l’absurdité d’un tel spécimen. Mais personne ne pleure ou ne semble triste comme le ciel. Excepté Charles, déçu de sa prestation pour le moins ratée. Je referme ma fenêtre, mais continue de m’enrichir de cet environnement en le dorlotant des yeux. Je tente de focaliser mon attention sur les arbres verts du jardin de Madame Pasche, de me concentrer sur le mouvement des branches dans la brise. Rien à y faire. L’unique paysage qui m’intéresse ici et maintenant, c’est le ciel. Non pas les oiseaux qui perturbent l’aura céleste présente ce soir en volant de bas en haut, de gauche à droite. Ni les nuages fugaces à l’allure de coton. C’est plutôt l’étendue infinie de gris s’étalant devant moi qui me fait vibrer. Je regarde loin, mais je n’arrive à définir le lointain ou le proche, l’immense ou le minuscule, l’effrayant ou le rassurant.

Ce que je remarque, c’est qu’il fait toujours gris. Mais, jamais le même gris que le jour d’avant, et encore moins que le jour suivant. J’aime bien le ciel.

Nous habitions au quatrième étage d’un bâtiment adjacent à la gare de Théoule-sur-Mer. Elena, atteinte de leucémie, avait été diagnostiquée deux mois plus tôt. Chaque jour, nous rapprochait un peu plus de la guérison. Cependant, elle n’y croyait pas. Nous ne sortions plus, mais je me démenais pour la satisfaire durant son combat. Depuis le diagnostic, je ne la reconnaissais plus, et les disputes s’avéraient très fréquentes. Trop fréquentes. Je m’imaginais agir en femme parfaite pour celle que j’aime. Elena n’était pas de cet avis. Nous nous sommes alors à nouveau disputées. Je criais qu’elle ne saurait jamais se comporter comme une adulte intelligente et reconnaissante. J’ajoutais, entre deux sanglots, que cela ne serait pas étonnée pas si elle mourait car elle ne s’efforçait pas de rester en vie. Instantanément, consciente du poids de mes propos disproportionnés, je m’en allai. Peu m’importait où, mais il me fallait une issue de secours pour échapper à la honte qui me rongeait depuis cette ultime dispute. Je marchais des heures durant, au bord de l’eau cristalline, en haut des collines pour admirer l’horizon qui s’assombrissait au fil du temps. Je décidai de rentrer, de me faire pardonner les mots que j’avais utilisés. Le train n’était pas disponible : accident de personne. Les employés des bus faisaient, comme d’ordinaire, la grève. Je n’avais pas d’autre choix que de rentrer en taxi, à l’aide de mes derniers euros. J’aurais préféré les utiliser pour ramener des roses blanches à Elena, cela lui aurait fait plaisir. Je réfléchissais tandis que les paysages défilaient devant mes yeux. Je vis les lettres que j’appréhendais depuis que j’avais mis les pieds dans ce maudit taxi : “ Théoule s/ mer”. J’arrivai devant la porte. Je mis la clé dans la serrure. J’entrai dans le salon et appelai Elena. À plusieurs reprises. Aucune réponse. Je sentis un courant d’air qui m’alerta. Je me précipitai dans notre chambre et constatai avec interrogation que la fenêtre était ouverte. Étrangement, je remarquai le silence. Je n’avais jamais eu l’occasion de profiter du silence car le passage des trains était permanent. Ce soir-là, ils ne l’étaient pas. Je compris. Je m’approchai de la fenêtre. Je me penchai lentement pour constater les dégâts. Je vis, juste en bas, un corps, sans cheveux, sans vie. Le silence se fit alors pesant. Je voulais que les locomotives reviennent et détruisent ce qu’il restait de la femme que j’aime.

Comme je ne cesse de vous le répéter, La Liberté n’a pas de prix. Lorsque je me trouvais en cellule d’isolement, je m’évadais grâce à une microscopique fenêtre. Je pouvais apercevoir au travers de cette minuscule source de lumière la cour où Phil et les gars se battaient. A l’aube, je pouvais admirer les oiseaux qui survolaient la cour. Les montagnes daignaient parfois laisser scintiller leur pointe à la lueur du soleil. J’aimerais, mes enfants, que vous vous interrogiez au sujet de la valeur de La Liberté, car elle est inestimable.

Roxanne

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