Tous à la fenêtre! Un atelier d’écriture proposé par François Bon – Emma B.

Un voyage en avion

Il fait nuit, l’avion se déplace lentement, les lumières de toutes les couleurs brillent sur le sol. L’avion fait une pause puis, d’un coup, démarre et accélère, les lumières défilent. L’avion se penche, le paysage est de travers. Plus il monte, plus on voit la ville. Quand il est assez haut dans le ciel sombre, tout redevient droit, on voit toutes les lumières des appartements comme des étoiles dans le ciel. La ville s’éloigne, on peut difficilement apercevoir les montagnes et les champs dans la couleur sombre de la nuit. Bientôt, le sol est uniforme, sans forme, ni détail. Le soleil commence à se lever, les nuages deviennent roses et orange, on ne voit plus que l’océan jusqu’à l’horizon. Bientôt, on voit la terre à nouveau, la couleur de l’eau s’éclaircit peu à peu. On redescend, la ville nous attend en bas, les bâtiments se détachent les uns des autres, on aperçoit les routes et les voitures qui se déplacent. La piste d’atterrissage se rapproche, le paysage tremble et la vue n’est plus que de grands bâtiments et de piste de béton. L’avion s’arrête. Avant de sortir, on voit des hommes habillés de couleurs floues s’affairant autour de l’engin.

Le vieux tilleul

A travers ma fenêtre, à travers les vieilles vitres, je vois le jardin où un petit arbre fruitier est planté juste à côté d’un grand buisson désordonné. Avant, à la place de ce jeune arbre, pas plus gros qu’un manche à balai, il y avait un vieux tilleul de soixante ans. Plus petite, pendant les belles journées, j’y grimpais avec mon frère et ma sœur. De là-haut on pouvait voir tout le jardin, la rangée de framboisiers à côté du jardin potager, la plate-bande de fleurs, un grand prunier qui faisait de l’ombre sur les tables du jardin et le chemin de plaques bétonnées qui définissait la fin de notre royaume. On s’imaginait être des naufragés sur une île déserte qui devaient échapper aux bêtes féroces, des agents secrets qui devaient repérer les chats qui s’affairaient à des déplacements suspects, ou encore des astronautes qui allaient voyager dans l’espace. A quatre heures, on se rejoignait tous à notre table constituée d’une branche au milieu de deux autres, un peu plus basses qui faisaient office de bancs. Ensuite, on se partageait un goûter qui se méritait après avoir combattu des méchants et sauvé le monde.

Le tilleul était toujours là quand je regardais à travers la fenêtre, il était rassurant, il me paraissait éternel. Mais un jour, mon père nous a annoncé que des personnes allaient le couper parce qu’il était creux et que c’était dangereux. C’était un jour d’école qu’il allait être coupé. Le matin, avant de partir, je lui ai dit au revoir. Quand je suis rentrée, il n’y avait plus qu’une souche de vingt centimètres de haut et il n’y avait plus de tilleul. Plus tard, dans ma chambre, j’ai regardé par la fenêtre, et plus rien, plus rien ne me bouchait la vue. Après quelques mois des feuilles avaient grandi autour de la souche. On ne la voyait plus, elle s’était camouflée sous un buisson. Plus tard, mon père l’a remplacée par une pousse d’arbre.

Le temps passe

Chaque matin, depuis 16 ans, je m’assois à la même place à la table de la cuisine. Je vois la fenêtre sous le même angle tous les jours. Pourtant la vue a changé progressivement. Au début, il y avait simplement un érable, des rails avec une barrière en bois et les lignes à haute tension. J’avais quatre ans, quand mon père a construit une cabane triangulaire juste devant l’arbre. Durant deux mois, la cabane se construisait peu à peu, prenait forme. Je pouvais voir, légèrement voir, le carton goudronné sur le toit, noir et brillant. On est allé au magasin de sport du quartier pour acheter un panier de basket en action, il était d’un rouge vif. Trois ans plus tard, la cabane était toujours debout, la couleur du panier s’était atténuée et on était sur le point de couper toutes les branches de l’érable. Il ne restait plus qu’un tronc qui se divisait en deux vers le haut. Mon père avait coupé des marches pour que je puisse y grimper. Les trains passaient, ils faisaient un bruit terrifiant. Le bois de la cabane s’était assombri, les planches se cassaient et de la mousse commençait à grandir sur le carton goudronné. En 2016, il a enlevé la barrière de bois. A la place, on a droit à un énorme mur de béton gris anthracite avec cinquante centimètres de verre imprimé de lignes par-dessus. Les trains passent toujours, mais le bruit a diminué. Aujourd’hui, rien n’a changé, tout a vieilli, tout a grandi. Il manque une planche à la cabane, le toit est gondolé, la mousse a recouvert un tiers du toit. Le panier de basket est d’un rouge délavé presque rose. Le grand mur n’est plus gris anthracite, le temps l’a éclairci. Le tronc qui était nu est recouvert de branches pleines de feuilles. Le temps passe, tout vieillit avec moi.

© 2020 Auteurs et Gymnase Auguste Piccard