Méditations – M.C.

Ici, j’aimerais mettre par écrit le récit d’une période que je qualifierais aisément d’extra-ordinaire —ou plutôt les réflexions. Peut-être par envie d’exprimer quelques doutes et pensées, ou bien pour tenter de fixer sur le papier, par souci de nostalgie, des émotions et idées, sur cette situation dans laquelle le monde se trouve actuellement - et dont j’aimerais, dans quelques années, pouvoir me rappeler.

Il est vrai que j’aime ce sentiment que l’on tend à appeler “nostalgie”. C’est d’après moi un heureux mélange de joie et de mélancolie qui nous pousse à faire revivre une émotion passée. En laissant par écrit des traces d’un événement, d’une aventure ou d’un sentiment, nous nous assurons de pouvoir un jour nous le remémorer, et de faire revivre en nous cette flamme qui nous l’avait fait noter.


Jamais, néanmoins, cette volonté d’inscrire sur papier une chose vécue ne m’a parue si pressante, si nécessaire qu’aujourd’hui.

Au risque de me répéter, je sens qu’il s’agit actuellement d’une période si inhabituelle qu’elle n’adviendra qu’une fois dans nos vies et qu’elle y laissera des traces telles qu’aucune ne l’a encore fait.

Peut-être ne voyons nous maintenant que la difficulté et la radicalité de ce changement de vie que nous impose la pandémie. Peut-être sommes-nous directement affectés par cette crise sanitaire, peut-être ne parvenons-nous pas encore à concevoir qu’il puisse résulter de cette crise quelque chose d’hautement positif; que puisse par exemple surgir en chacun un élan d’humanité dont le monde aurait à l’évidence hautement besoin.

De mon côté, je crois déjà percevoir le caractère extrêmement fécond de cette crise que nous traversons collectivement. Comme toute période de confusion, de conflit et de questionnement (car je pense que l’un entraîne les autres), cette crise est évidemment synonyme de transition. Un état de détresse, voire de danger, donnera toujours accès à un renouveau, à une modification du mouvement initial qui avait fini par dysfonctionner.

Le contexte actuel fait émerger chez chacun le meilleur comme le pire, et participe ainsi à une refonte de notre manière d’être, d’agir, de penser - et de vivre.

À ce sujet, j’aimerais introduire une citation lue dernièrement et tirée de la préface des Méditations Poétiques de Lamartine, dont les propos m’ont semblé faire écho à ce que nous vivons à présent:

“[Cette aventure commune] rappelle chacun à la dimension de l’intériorité, suscitant une nouvelle façon, destinée à être la plus communément partagée, de sentir et de se dire. [Ce moment], on l’a vu, invite à ce détour fondamental qui donne un nouveau socle à la vie individuelle et collective.”

Un détour effectivement, par soi-même, puisque le temps nous est donné pour l’entreprendre. C’est d’une telle renaissance dont je voulais parler tout à l’heure. Une manière neuve d’appréhender la vie, son rapport à soi, et donc à l’Autre. Je crois, - et je l’espère - que nous sommes amenés à créer entre chacun un lien nouveau, une sorte de “puissante sympathie” qui nous tire vers le haut et nous mène en direction d’une humanité réelle - presque nouvelle, car on l’a vu… très profondément endormie.

Alors oui, il est sûrement encore trop tôt pour voir fleurir ces graines semées bien subitement. Peut-être ce que je dis là semble bien lyrique et idéaliste…

Ce que je tente seulement d’exprimer, c’est la notion de beauté et de grandeur que je vois percer à travers l’universalité de cet événement. Cette crise globale, la circulation de ce problème à un niveau mondial, qui n’en a que faire des frontières, permet finalement de relier les Hommes autour d’une cause commune, entre tous partagée. J’y vois en effet un vaste système d’échos et de correspondances, qui oeuvre à la révélation de soi aussi bien qu’à la reconnaissance d’une identité collective.

Tous, chaque jour, sur nos balcons, nous tentons de rendre, grâce au soleil et au faible vent, notre confinement plus tolérable; et chaque jour, plutôt que de lire, mes yeux préfèrent observer ce voisin là-haut, ou l’autre, en face, qui fume, danse, parle, chante, râle ou bien cuisine. Chaque jour, je pense à me plaindre, puis chaque jour, à relativiser. Tous, dans quelque maison, rue, pays que ce soit, sommes confinés et “isolés”. Aucun espace, tant que nous y seront enfermés, ne sera assez grand pour subvenir à nos besoins de mouvement, d’extérieur, et de rencontres. Et sur ce point, nous sommes tous égaux.

Ici, maintenant, face aux directives que nous imposent les gouvernements, personne ne fait exception. Tous, autant que nous sommes, dans le même bateau.

Chaque soir alors, à ma fenêtre, j’applaudis et me sent mue par un sentiment d’appartenance si grand qu’il force l’humilité. Et à chaque fois j’espère que nous nous comprenions un peu mieux. Que nous nous entraidions. Que nous nous souriions plus aussi.

Ce que je souhaite sûrement le plus, c’est qu’une conscience du collectif soit née en chacun de nous, comme pour faire appel - car elle est une nécessité - à une nouvelle solidarité humaine.


Je l’écris ici et l’espère profondément : que ces valeurs de partage, de sobriété (heureuse), de collectivisme, d’empathie, de générosité, d’attention, de patience, de solidarité, d’entraide, soient le fruit heureux de cette rude et contraignante période que nous traversons aujourd’hui.


J’en appelle aux hautes valeurs humaines, qu’elles se réveillent peut-être, somnolentes jusqu’il y a peu; j’en appelle à la beauté de ce monde en laquelle il faut sûrement oser croire pour oser ensuite espérer un avenir heureux; j’en appelle à la résilience de chacun car l’humain, on le sait, est à la fois capable du pire, comme du meilleur.

Quels seront donc les souvenirs qui demain me resteront en mémoire ?

Je me souviendrai je crois de ces quelques mois de vie au ralenti comme d’un temps offert de retrouvailles avec moi-même.

Avant ça, toutefois, je me rappellerai de la difficulté d’être hantée par un sentiment d’impuissance grandissant; d’être rongée par l’incompréhension; par des questionnements incessants, la difficulté de vouloir à la fois réfréner la panique et la paranoïa et ne pas tomber dans la naïveté, l’insouciance voire l’irresponsabilité. Je me souviendrai de la contrainte, pénible - souvent source de colère et d’agacement - de ne pouvoir sortir. Ne voir tous les jours que les membres de sa famille, ou bien encore vivre isolé, comme un ermite… être cloitré chez soi, sans lien social ni grande activité physique n’est pas chose facile. Réinventer une manière de vivre, appréhender nouvellement son rapport au monde depuis chez soi, c’est finalement se construire un rapport de soi à soi, sans aucun autre intermédiaire. Le renouveau est toujours complexe à aborder, surtout quand il s’agit de se créer une nouvelle manière d’exister.

Et d’exister seul, dans l’ennui, dans le calme, sans frénésie ni stimulations permanentes. Exister finalement bien différemment de ce dont notre quotidien était fait.

Je conclurais en disant simplement merci. Je remercie effectivement d’avoir la possibilité, à travers cette période, de me construire — à cet âge si difficile, dans des années où le bonheur n’est souvent que précaire et la paix intérieure encore très instable. Je suis reconnaissante de vivre cette expérience. À la fois pour moi-même et pour le renouveau qu’elle apportera, j’en suis certaine.

M.C.

© 2020 Auteurs et Gymnase Auguste Piccard