P… de téléphone ! – Christophe Flubacher


A vous dont la sonnerie du téléphone retentit aux dernières mesures d’In Paradisum, ponctuant le sublimissime Requiem de Maurice Duruflé joué à Amsterdam. Votre téléphone sonne lorsqu’au sel des larmes se substitue bientôt le réconfort des anges. Votre téléphone sonne lorsque Lazare le bienveillant, le seul d’entre nous qui mourut mais revint à la vie, vient à votre rencontre, vous le défunt, l’apeuré, le transi, vous dont le cœur est encore chevillé à la Terre qui vous a connu, à la famille qui vous a aimé, aux biens que vous avez chéris. Votre téléphone sonne lorsque Lazare vous montre combien l’on est riche de n’avoir plus rien. Votre téléphone sonne lorsque Lazare vous parle de ce qu’il a vu et que vous n’avez pas encore vu. Votre téléphone sonne lorsque Lazare vous conduit vers ce qui ne s’exprime plus. Votre téléphone sonne lorsque l’élévation s’achève au spectacle de tous les trépassés qui vous attendent et vous ouvrent leurs mains. Votre téléphone sonne lorsque paraît devant vous la porte dorée de la Jérusalem céleste. Votre téléphone sonne lorsque les grands anciens dont vous aviez oublié le nom accompagnent votre pas mal assuré. Votre téléphone sonne lorsque le chœur, dans un murmure d’éternité, susurre : « Que le chœur des anges te reçoive, et qu’avec celui qui fut jadis le pauvre Lazare tu jouisses du repos éternel». Votre téléphone sonne lorsque vous alliez tutoyer l’ineffable.

Votre téléphone sonne, ô souverain blaireau ! Fiente de poule ! Fesse d’huître ! Touffe d’ours ! Raclure de porte-monnaie ! Démouleur de cakes ! Fraise à l’huile ! Verre vide ! Fondoir à graisse ! Il y avait Dieu, il y à vous, face de brute ! Saindoux ranci ! Pelle à tarte ! Camion baveux ! Fesse-Mathieu ! Aéré du cortex ! Pousse Mégot ! Suintance d’aisselle ! Tête d’ampoule ! Déjà, durant l’Agnus dei, lorsque le chœur majuscule implorait transfiguré la miséricorde de Celui qui porte les péchés du monde, vous consultiez votre téléphone, sombre tanche! Vieux tableau ! Gros mollet ! Tête d’obus ! Vous n’avez pas vu les alti sourire à leur propre voix qui s’élevait majuscule sous la voûte ; vous n’avez pas vu l’organiste les yeux fermés et le tourneur de pages à ses côtés qui ne tournait plus les pages. Vous n’avez rien vu, rien entendu, hormis la sonnerie conne de votre téléphone. Que Dieu vous pardonne !

Christophe Flubacher

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