Maman, mémoire vive – Christophe Flubacher


Né en 1921, mon père me racontait comment il gagnait son argent de poche en ramassant le crottin de cheval dans les rues de Payerne ; né en 1898, mon grand-père me racontait qu’étant allé de Baulmes à Genève acheter sa première moto-sacoche, il s’était ensuite rendu à Loèche où il était sous-chef de gare, ne croisant en tout et pour tout que deux voitures en chemin ; né en 1870, mon arrière-grand-père me racontait qu’avec sa fille Henriette — ma future grand-mère — il était monté à pied depuis Aigle jusqu’à Gryon, avait poursuivi jusqu’à Solalex, pour atteindre finalement Anzeindaz. Garde-champêtre de son état, il avait alors repéré les traces laissées par un braconnier qu’il traquait depuis belle lurette. Toujours à pied, il était alors redescendu à Aigle déposer sa fille, pour remonter aussitôt après à Anzeindaz… Forts de leurs souvenirs et de leurs anecdotes, les Anciens sont la mémoire du monde et s’ils s’en vont sans avoir pu transmettre ce patrimoine universel, c’est le puzzle de l’humanité qui s’effrite, le fil de notre histoire qui s’effiloche.

Dans quelques jours, ma mère fêtera ses 95 ans. Vive et alerte, occupant toujours son appartement, elle fait ses courses, sa cuisine et, jusqu’à peu, prenait seule le train pour venir me voir en Valais. Organiste et femme de pasteur, elle accompagnait il n’y a pas si longtemps encore les cultes dominicaux d’un village de la Côte et prêchait dans un home où résidaient des pensionnaires parfois plus jeunes qu’elle. Aujourd’hui, elle anime des rencontres de lecture — sa passion — et rédige manuellement de longues lettres pleines d’humanité pour Amnesty International — son sacerdoce. Sa mémoire est prodigieuse, d’aucuns la consultent pour une date, un nom, un lieu.

J’ai choisi, pour son anniversaire, de lui rendre la plume Mont Blanc que mon père m’avait léguée et dont le fin bec confère à l’écriture la calligraphie d’autrefois. J’y ajouterai de vrais buvards et une encre Royal Blue pour que son récit ait la couleur du ciel. Je lui réitérerai l’instante prière que ses enfants lui adressent depuis longtemps : « Raconte, maman, raconte, pour nous, pour tes petits-enfants, tes arrière-petits-enfants toute l’épaisseur d’une vie commencée à Baulmes en 1925, l’année de la mort du Général Wille, du premier vol d’un Junker à Dübendorf, des premiers camions Migros et de la première édition de Mein Kampf. »

Christophe Flubacher

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