Journal de quarantaine – S.B.

Le temps… le temps s’est arrêté ; ce temps infernal qu’a créé l’homme ; ce temps où chaque minute, chaque seconde est planifiée. Cette course vers un futur proche. Une sorte d’éternel marathon. C’était au point qu’on n’arrivait plus à suivre, qu’il filait, qu’on n’arrivait plus à le stopper, qu’il nous glissait des mains. Il s’est arrêté fixement.

Alors c’est comme si on respirait pour la première fois de notre vie. C’est comme si on n’avait jamais arrêté de vivre mais qu’on n’avait jamais vraiment vécu. Comme si toutes ces années, en fait, on ne pensait qu’à « demain », à ce qu’on ferait, parce qu’aujourd’hui ne nous plaisait jamais. On ne pouvait pas prendre le temps de voir ce qui est essentiel, de se trouver soi-même : comment on est ? comment on fonctionne pour vivre dans ce monde ? qu’est-ce qui nous plait vraiment ? qu’est-ce qu’on veut faire ? C’est Nous, c’est Notre choix !

Sommes-nous obligés de suivre un exemple donné ? Un exemple de ce que la société veut qu’on soit. Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement rester une journée à regarder le temps qui passe ? Pourquoi ne pourrions-nous pas dormir le jour dans l’herbe, dehors. Vivre la nuit, voyager ; découvrir tous ces endroits qui nous sont inconnus ?

Est-ce qu’au final, à la fin de notre vie on se dira : « J’ai vécu, j’ai fait tout ce que j’ai pu, j’ai donné toute mon âme à cette vie, j’ai fait ce que je devais faire ; ce qui m’a plu et ce que j’ai fait je ne le regrette pas. » Pourquoi ne pourrions-nous pas passer des minutes entières à regarder une fleur ? À juste essayer de comprendre, sans toutes ces théories qu’on nous enseigne, seulement essayer de voir ce que c’est. De se détacher un instant de ce que l’humain dit : « Une fleur c’est comme cela : ça a des pétales, le pollen est fait pour cela, etc. » Toutes ces choses qui ont été écrites et que nous sommes censés connaître… Est-ce qu’on ne pourrait pas juste laisser ces théories de côté et voir ce qui est vraiment devant nous, que ce n’est pas quelque chose qui est là comme ça, que ça fait partie d’un tout, d’une vie qui est présente, qui existe. Est-ce qu’on ne pourrait pas rentrer chez les gens, comme cela, et leur dire : « La terre ne t’appartient pas, c’est à tout le monde. Ces choses qui t’appartiennent sont irréelles, seulement vraies dans ta tête. Rien n’est à toi, rien n’est à nous. On fait seulement partie de quelque chose, on n’en est pas possesseur. » Sûrement, on nous prendrait pour des fous.

Je pense que certaines personnes ne supportent pas l’idée de ne plus avoir de repères dans le temps. Il leur faut constamment un planning précis pour qu’ils se sentent bien et dans le contrôle de leur vie. Si je le sais c’est parce que j’en fais partie. Et chaque être humain conscient en fait partie. Nous savons qu’après la vie il y a la mort que donc la vie a une durée indéfinie et un terme inévitable. Nous savons à quel point le temps de cette vie est précieux et à quel point il ne faut pas en perdre ne serait-ce qu’une seule seconde. Les repères sont des principes qui constituent notre vie et qui nous aident à guider son cours. Ce sont des points fixes dans le temps, des idées nous permettant de garder espoir en la vie, de lui donner un sens. Comme un cours d’eau qui sait déjà par quel chemin il va passer.

Aujourd’hui le cours d’eau s’est arrêté à cause d’un obstacle et nous ne savons plus très bien quel chemin nous attend au-delà. On ne peut pas rester immobile devant cet obstacle. Il nous faut le comprendre et le laisser nous mener vers un autre chemin que nous n’avions pas prévu.

À mon avis, les repères d’une vie peuvent être acquis de deux manières ; premièrement les repères que nous donne la société : à tel âge il faut travailler, à tel moment de la vie il faut se marier… Deuxièmement les repères définis par soi-même ; eux ne sont pas acquis par tous parce qu’ils nécessitent un réel contrôle de sa personne et de ses choix. Il faut pouvoir s’écouter et arriver à décider ce qu’on souhaite faire dans notre vie. Il faut arriver à se détacher des avis d’autrui et des principes de la société. Il faut avoir le courage d’être seul face à ses choix et face au reste du monde. Alors, dans cette période où la société rame, il faut prendre ses propres initiatives. Il faut se risquer à passer du temps sans rien faire et c’est là qu’on arrive à comprendre ce qu’est le temps. Pour ne pas en perdre on n’est pas obligé de toujours faire quelque chose pour le combler. Je pense qu’on a peur du néant. On a peur de ne rien faire, peut-être parce que ce sont dans ces moments qu’on réalise vraiment qu’on est en vie. On a peur de la vie, de voir toute la vérité brute en face de nous. En fait toutes les activités que l’on fait dans notre vie sont simplement des distractions pour pouvoir échapper à la réalité.

D’un autre côté, on ne peut pas non plus passer notre vie à rester passifs, parce qu’il y aussi du bon dans la distraction. Comme la société s’est arrêtée de fonctionner (pas entièrement évidemment) il nous faut saisir cette opportunité pour faire une pause dans cette course qu’est la vie. Simplement afin de se remettre en question pour savoir si le chemin que nous empruntions est réellement celui que l’on souhaite encore aujourd’hui.

S.B

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