Journal de quarantaine – A.H.

Cela fait maintenant une semaine que les écoles ont fermé. Une semaine que je suis chez moi et que je ne vois personne. Je me rends compte à quel point les relations sociales sont importantes dans ma vie, à quel point j‘ai besoin de contact avec les autres. Il y a une part de moi qui vit à travers les autres, qui est alimentée par leurs regards, par ce qu‘ils me renvoient de ma propre personne. Je pense qu‘on est tous un peu égocentriques. On aime voir les autres rire de nos paroles, on aime les voir sourire quand ils nous voient arriver, on aime voir le regard des gens s‘attarder sur nous avec une once de jalousie ou de désir. Toutes ces petites choses font qu‘on se sent importants, vivants. Depuis que je ne vois plus personne, c‘est comme si j‘étais moins vivante, transparente, insignifiante, inexistante.

Une part de nous s‘éteint quand on se retrouve seuls, et on se rend compte que beaucoup de nos actions nous semblent inutiles si elles ne sont pas vues par quelqu‘un d‘autre, par exemple : à quoi bon faire des blagues si c‘est pour que personne n‘y rigole ; à quoi bon se faire belle-beau si c‘est pour que personne ne nous voie ; à quoi bon passer du temps à cuisiner un bon plat, faire de la musique si ce n‘est pour les partager avec personne ? Nos vies, nos actions, sont guidées par les autres, car à travers leurs regards, leurs paroles, ils nous apportent la reconnaissance dont on a besoin.

On peut aussi prendre les réseaux sociaux pour soutenir cette idée ; toutes ces photos que les gens publient ne servent qu‘à montrer aux autres combien leur vie est incroyable, combien ils s‘amusent plus qu‘eux, combien ils ont plus d‘amis qu‘eux, combien ils sont heureux. Tout ça ne sert qu‘à nourrir leur égocentrisme, leur estime de soi. Et, au fond, si les réseaux sociaux n‘existaient pas, ils se rendraient compte que leurs vies ne sont pas si incroyables et qu‘ils sont comme les autres.

J‘ai quitté les réseaux sociaux il y a 8 mois, refusant d‘entrer dans ce jeu, mais en fin de compte, je me rends compte que, dans la vie réelle, j‘agis de la même façon, je suis toujours dépendante de ces regards. J‘espère qu‘être éloignée de tout contact humain pour 2 mois me permettra de réfléchir à tout ça et me questionner sur qui je suis vraiment, quand je suis seule.

Aujourd‘hui, l‘Italie a annoncé que le nombre de morts avait baissé de 800 à 600 par jour. Huit-cent, six-cent, on prononce ces nombres sans aucune sensibilité, sans aucun émoi. Pour la majorité de la population, ces morts ne sont que des nombres qui leur permettent de suivre l‘évolution de la pandémie et de faire des statistiques. Nous avons abordé le thème de la multiplicité en philosophie, et c‘est là que je me rends compte que dans notre monde, les gens ne sont que des chiffres, insignifiants, utilisés.

Est-ce qu‘on se rend vraiment compte que derrière chaque chiffre se trouve un mort, un cœur arrêté, des vies brisées ?

Pourquoi doit-on être affecté par la mort d‘un proche pour comprendre ce que ça représente réellement ?

Pourquoi est ce qu‘on ne se trouve aucunement ou que rarement réellement affecté par le malheur des autres ?

Si on prenait du recul sur le monde, on constaterait que c‘est partout pareil, le malheur des autres ne nous importe que peu, et nous ne pensons qu‘à notre petit monde. Le feu en Amazonie ? Oui c‘est terrible, mais bon, notre pays n‘est pas touché alors peu importe. Le coronavirus en Chine ? Quels idiots, là-bas les gens sont inconscients, jamais ça ne nous arriverait ce genre de chose. Des milliers de morts ? Ils sont tellement nombreux que c‘est pas si grave.

Puis le virus nous touche, on annonce un mort, alors c‘est la catastrophe, les gens paniquent, les hôpitaux crient à l‘aide, et on prend conscience, seulement après avoir été touchés nous-mêmes, de combien ce virus peut être dévastateur.

On est tous un peu égocentriques, égoïstes, et je pense que même avec la plus grande des volontés, on ne pourrait jamais se mettre complètement à la place des autres. On aurait beau imaginer les pires scénarios, jamais on ne pourrait ressentir exactement leur souffrance, leur chagrin. Mais au fond, est ce qu‘on veut réellement se mettre à leur place ? La réponse est : Non.

Imaginez-vous une seconde être accablé par tous les maux de l‘humanité, ressentir chaque souffrance, chaque émoi, chaque chagrin, chaque blessure comme si c‘était la vôtre? Ce serait insoutenable.

On veut rester dans notre petit monde, tout rose, tracassés par nos petits problèmes insignifiants, loin du malheur des autres, et ça nous va très bien comme ça.

A. H.

© 2020 Auteurs et Gymnase Auguste Piccard