Journal de quarantaine

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Soixante secondes. Une minute. Une éternité.

Quand on y pense, combien de choses peuvent se passer en soixante secondes ?

Des personnes sont nées, d‘autres sont mortes. Certaines ont passé ces soixante secondes à faire du sport, pendant que d‘autres se délassaient devant un film. Et pendant que quelques unes se disputaient, d‘autres ont fait l‘amour. Certaines ont fait de la musique, quelques-unes ont dessiné, et d‘autres ont sauvé des vies. Il n‘y a pas une seule minute qui se ressemble, tous utilisons notre temps d‘une façon différente. On peut choisir de passer son temps à travailler, comme on peut choisir de prendre du temps pour soi, on peut choisir d‘agrandir ses connaissances comme on peut choisir de perdre son temps en regardant des téléréalités, on peut choisir de voir le côté positif des choses ou on peut choisir de se plaindre, on choisit la moindre de nos actions. On prétend souvent ne pas avoir choisi, ou ne pas avoir eu le temps, mais c‘est dérisoire. On choisit ce que l‘on fait, on a tous un sablier entre les mains, qui avance à la même vitesse, avec un certain temps à disposition. On n‘a aucune consigne, on est libres de choisir comment l‘utiliser. La seule chose que l‘on sait, c‘est que chaque grain de sable qui sera descendu ne reviendra jamais. Pourtant on oublie souvent que chaque instant est unique, et c‘est seulement lorsque le sablier est presque vidé de sa partie supérieur, qu‘on prend conscience qu‘on aurait du profiter de chaque seconde, pleinement.

Un jour on naît.

On apprend à dire ses premiers mots, à faire ses premiers pas, à se faire ses premiers amis, à lire ses premiers livres, puis, d‘un jour à l‘autre, on a 20 ans. La routine est venue s‘installer dans nos vies, sans que l‘on ne s‘en aperçoive. Les journées s‘enchaînent, les semaines, les mois et les années passent, sans qu‘on vive réellement. Pris dans l‘engrenage de cette routine, on ne prend plus le temps de se poser des questions, de se recentrer, de savoir si ce que l‘on fait nous plait réellement. On ne fait que repousser à plus tard l‘échéance du jour où on prendra un nouveau départ, en sachant pertinemment que plus le temps passe, plus la certitude qu‘on ne trouvera pas le courage de changer grandit.

Chaque jour, en rentrant du travail, on retrouve sa famille, qui en réalité, n‘est plus qu‘un groupe d‘étrangers, ayant appris à vivre sous le même toit. Chacun vivant de son côté, ayant ses problèmes, ses choses à faire, le temps pour partager des moments ensemble se fait rare.

Alors on espère, en cachette, que le temps s‘arrête, que quelque chose, quelqu‘un vienne casser cette routine et nous apporte cet élan nécessaire pour changer, étant persuadés que c‘est juste ce qui nous manque. Mais ce „quelque chose“ n‘arrive pas, alors on se laisse porter par ce quotidien.

Puis d‘un jour à l‘autre on apprend que les écoles, les commerces, les restaurants, vont fermer, que le monde entier est en crise et qu‘il faut absolument éviter de sortir de chez soi. La cause de tout ça ? Un virus ayant dévasté plus de cent-huitante-huit pays, provoquant la mort de centaines de milliers de personnes. On entend plus que ça à la radio, à la télévision, dans le journal, on annonce chaque jour le nombre de décès, qui croit de jour en jour, le monde a peur. Les gens redoutent la famine, dévalisent les magasins, ne sortent plus, restent enfermés chez eux. On constate des ravages psychologiques sévères, sur les enfants tout comme sur les adultes, des gens se retrouvent sans travail, la pauvreté s‘expose au grand jour, l‘économie connait une crise terrible, les violences conjugales se font plus fréquentes, certains mariages ne tiennent pas le coup, des vies se brisent, sans compter tous les morts. On pourrait prétendre à un scénario type d‘un film de science fiction, et pourtant c‘était bien réel.

Puis, peu à peu, la peur laisse place au questionnement : Serait-ce finalement ce „quelque chose“ qu‘on attendait ? Vu sous un autre angle, moins chaotique, on réalise que, les journées sont plus longues, qu‘on trouve du temps pour faire des choses qu‘on voulait toujours faire, on se découvre des talents, on cuisine, on se met au sport, on fait de la musique, on lit, on regarde des films cultes, on redécouvre sa famille, on crée des liens. Gentiment on commence à prendre goût à cette liberté d‘organiser ses journées tel qu‘on le souhaite, à ces moments passés en famille, à cette routine si différente de celle qu‘on avait l‘habitude d‘avoir. Puis on se demande pourquoi, pourquoi ne pas avoir toujours vécu comme ça, pourquoi s‘être obligés si longtemps à faire un travail qu‘on n‘aimait pas, à se lever si tôt et à rentrer si tard, à mettre en seconde place la famille et ses loisirs. On se plait dans cette routine différente, mais on sait que ça ne va pas durer, que tout ça sera terminé le onze mai. C‘est étrange de penser que cette date sonne comme un soulagement pour certains et comme un retour en prison pour d‘autres. Pourquoi est-ce qu‘on s‘oblige à vivre comme ça, pourquoi est-ce que le travail et l‘économie prime, et non pas les loisirs et le plaisir ?

On prétend qu‘il serait utopique et illusoire de penser que l‘on peut continuer à vivre comme ça, qu‘il fallait bien qu‘il y ait un „retour à la normale“. „A la normale“, quelle définition étrange. Et si c‘était nous qui vivions faux depuis le début, que „la normale“ était totalement opposée à ça, et qu‘on nous a simplement fait croire que c‘est comme ça qu‘il fallait vivre pour être heureux.

On a pu constater grâce à cette crise qu‘on peut vivre différemment, qu‘il suffit de se lever un jour et de choisir de changer, et d‘opter pour une autre routine. On a toujours tendance à prétendre que tout est compliqué, mais en réalité c‘est nous qui compliquons toutes les choses simples.

© 2020 Auteurs et Gymnase Auguste Piccard