Journal de quarantaine

Mon rapport au temps s’est transformé.

Le sentiment de cette évolution n’a pas été immédiat.

Lorsque j’essaie de me remémorer le début de cette période de confinement, je n’ai pas l’impression que mon rapport au temps différait de celui que j’avais quelques semaines avant que ces mesures drastiques aient été décidées. A ce moment-là, j’avais le sentiment que le confinement ressemblerait à des vacances d’été, par sa durée et par la possibilité de toutes les activités que je pourrais pratiquer. Le beau temps des premiers jours favorisait ce sentiment. Je me souviens que je suis allé faire une promenade à vélo le dimanche suivant l’annonce de la fermeture du gymnase et que j’ai eu de la peine à prendre conscience de la situation particulière que nous vivions en raison du monde qu’il y avait. C’était donc avec un certain enthousiasme que j’envisageai cette période de confinement.

J’ai cru pendant un certain temps que la situation pourrait s’améliorer plus rapidement que ce qui était prévu et qu’il n’était pas impossible que nous retournions en cours deux à trois semaines après le début du confinement, ce qui m’a poussé à conserver un rythme actif. En établissant un horaire rigoureux, précis, j’ai pensé réussir à rester motiver à travailler. J’y suis parvenu. Chaque jour, j’essaie d’accomplir les objectifs que je me suis fixés.

Malgré le caractère dramatique et extraordinaire de la situation, j’ai considéré ce confinement forcé comme une opportunité, la possibilité de consacrer une grande partie de mon temps à des activités que je ne pourrais pratiquer de façon aussi déployée dans des circonstances normales. Mais j’ai rapidement réalisé, en fixant chaque jour des objectifs à accomplir, que j’en étais prisonnier, ayant toujours le sentiment de devoir absolument les accomplir. Le temps que j’avais à ma disposition a été la cause d’une préoccupation permanente d’en faire un bon usage, sachant que c’est une période exceptionnelle, unique, j’ai toujours l’envie d’en profiter le plus possible.

J’ai sincèrement cru que, la situation s’améliorant, nous retournerions en cours dès la fin des vacances scolaires. Lorsque j’ai appris la date à laquelle nous reprendrons les cours, en sachant qu’il était possible qu’elle soit encore modifiée, j’ai vraiment pris conscience que cette situation aurait des conséquences à long terme. J’entends régulièrement que même dans un an, la situation ne sera pas encore redevenue normale. Par exemple le maintien de mesures strictes, comme celle notamment de la distance de deux mètres entre individus, pourrait s’étendre à l’année prochaine. En plus de devoir revenir à une situation normale, il faudra convaincre un certain nombre de personnes qui s’étaient habituées à ce rythme nouveau de reprendre le travail. Je me demande combien de temps il faudra pour s’accommoder à l’ancien rythme lorsque tout aura repris comme avant. La vie est complètement différente, on peut enfin prendre son temps, se laisser vivre. Même avec une reprise graduelle de l’activité, je pense qu’il faudra un temps considérable pour s’y habituer pleinement.

Pour comprendre des comportements qui paraissent indifférents à la situation que nous vivons, il faut peut-être aussi prendre en considération le fait qu’une partie de ceux qui manifestent ces comportements en public ont peut-être peur en réalité, mais n’osaient pas l’afficher publiquement. Peut-être le fait de manifester un comportement insouciant leur permet-il de faire face à cette peur. La société et les exigences qu’impose le vivre-ensemble jouent peut-être un rôle fondamental. Il est possible que certains usages, certaines manières de se comporter en société, et la crainte qu’ont certaines personnes d’y manquer aient une influence essentielle sur certains comportement. Ne pas s’embrasser, de ne pas se serrer la main, peut parfois être mal jugé, il peut aussi paraître insultant, à certaines occasion, de tenir à garder ses distances.

Je pense que si on réfléchit à ce qu’est notre société aujourd’hui, à nos modes de vie, on peut aussi trouver des éléments de réponse satisfaisants. Par exemple le fait que notre société valorise l’individu, que par le biais d’outils de marketing, avec l’influence des réseaux sociaux, on cherche toujours à renvoyer la meilleure image de soi, à flatter l’égo. Je pense que cette évolution de notre société, qui nous fait aujourd’hui nous effacer derrière une image flatteuse de nous-mêmes, nous fait croire à l’apparence qu’on nous donne, que nous nous donnons.

Notre société actuelle s’est développée de telle sorte que, par le progrès technique, scientifique, on a l’impression et le besoin permanents de tout contrôler. En tentant de supprimer une part d’inconnu, par cette prétention à tout maîtriser, la société a créé chez les gens un sentiment de confiance, d’assurance qui peut aussi justifier ce sentiment d’invincibilité à l’égard du coronavirus chez un certain nombre de personnes.

Mais bien que les facteurs que j’ai énoncés puissent expliquer pour la plupart pourquoi une partie de la population ne respectait pas les règles au début de la crise, il faut aussi essayer de comprendre pourquoi ces comportements, qui réapparaissent pour des raisons analogues maintenant que la situation s’est apaisée, subsistaient néanmoins au plus fort de la crise.

Je pense que cela peut être justifié par le fait qu’une grande partie de la population ne comprend pas ou ne comprenait pas pourquoi des mesures liberticides devaient être prises alors qu’elles n’avaient pas pris la mesure de la situation et étaient donc amenées, pour les raisons que j’ai énoncées, à ne pas respecter les exigences de sécurité.

Peut-être faut-t-il aussi prendre en considération la défiance envers le gouvernement, qui ces dernière décennies a crû considérablement. Ce sentiment que tout ce « qu’ils » disent est fait pour « nous » manipuler. Je comprends par exemple que l’accroissement et la centralisation du pouvoir dont nous avons été les témoins puissent étonner et effrayer certaines personnes.

C’est justement ce qui me fait me poser une autre question qui est liée à ces observations : pourquoi la population s’est-elle adaptée aussi rapidement, aussi docilement à ce nouveau mode de vie ?

Je me suis d’abord demandé si on avait le choix, s’il y avait une possibilité pour qu’on procédât autrement, de façon moins radicale. Je pense que oui.

Mais je crois que même si le gouvernement avait décidé d’agir de manière moins abrupte, la population n’aurait pas été satisfaite. J’ai le sentiment que que seule une partie infime de la population ne respectait pas les mesures décrétées. Je pense qu’il y avait un besoin d’action. Les gens avaient peur. C’est une situation où on ressent de l’impuissance, il y a donc un besoin de décision, de mesures fortes de la part du gouvernement, prêtes à rassurer. Dans toutes situations de crises majeures, la population a besoin d’un leader, de quelqu’un qui incarne des valeurs rassurantes, dont les actions sont légitimées et acceptées, même si elles sont radicales. Il faut aussi souligner le fait que nous avons agi sous l’influence des pays qui nous entourent. Je ne sais pas si le fait d’avoir pris des mesures aussi restrictives a eu une influence significative sur la croissance de l’épidémie, mais je pense que la population n’aurait pas compris si nous n’avions pas réagi relativement en même temps que les autres pays.

© 2020 Auteurs et Gymnase Auguste Piccard