Italo de Grandi, Arrivée à Venise Aquarelle sur papier, 23,5 x 35,5 cm – Christophe Flubacher

On ne quitte pas Venise, Monsieur,

On s’en arrache.

Un séjour à Venise, c’est une étreinte.

(Mauriac)

J’ai visité Venise bien des fois. En famille d’abord, puis comme professeur accompagnant un voyage de bac, ensuite comme journaliste chargé de couvrir la Biennale et enfin comme directeur artistique d’un musée, bâton de pèlerin en main, venu quémander à genoux, mais en vain, le prêt d’une œuvre de Lucio Fontana, au Palazzo Grassi de François Pinault. On arrive à Venise par le train. On descend, on longe le quai, on traverse le hall central de la gare Santa Lucia et c’est le vert-de-gris d’une coupole d’église, en face de vous, qui vous éclate à la figure : Chiesa San Simeone Piccolo ! C’est, à chaque fois, la première émotion, toujours la même, intacte, absolue, le signal du détachement complet avec les habitudes, avec les jours d’avant, les paysages qu’on traverse dans le quotidien de nos vies, les êtres qu’on ne connaît plus à force de les connaître, cette grosse pierre qu’on porte dans sa hotte, qui fait de nous ce que nous sommes, dos voûté, jambes lourdes et peur de la mort. Venise, descendu du train, c’est notre troisième jour, celui de la résurrection du Christ, celui de la renaissance. A chaque fois, un même réveil foudroyant et incroyable, un même bonheur que rien ne fatigue ! Venise, San Simeone Piccolo, le Canale Grande et même le fourmillement abrutissant des touristes assis sur les marches du parvis de la gare, tant pis, tant pis, c’est Venise et tout est pardonné. San Simeone Piccolo pour laquelle nous avons même bien voulu subir une messe en latin pour la vivre du dedans, avec ses marches qui tombent dans l’eau, son portique supporté de colonnes à chapiteaux noircis de feuilles d’acanthe, son autel surchargé et, tout en haut, sur la coupole, dans son vert-de-gris lui aussi, le Christ rédempteur dont la mine lasse et la main tendue vers la gare semble nous demander de reprendre le train, de repartir d’où l’on est venu, parce que Venise n’en peut plus de nous, Venise étouffe de nous, mais on reste quand même, et tant pis, tant pis pour la foule, on reste quand même, on se fond dans la masse, on s’enfile à la suite, on obstrue, pigeon surnuméraire picorant de-ci de-là les splendeurs et les misères de la ville.

Italo de Grandi, en son temps, n’a pas fait comme nous, il est venu par la mer, a fendu la lagune, il a vu Venise dans son eau, dans son jus, c’était Venise il y a longtemps, mon Dieu, avec moins de bateaux, moins de touristes, moins de tout, juste Venise depuis le Canal St-Marc, son campanile à droite, la Salute au centre, San Giorgio Maggiore à gauche, et puis ce grand et calme boulevard de l’eau, il n’y a qu’à le suivre, ce boulevard flanqué de palais encore indistincts, dans la brume du matin et la lumière vaporeuse d’une cité assoupie. Italo de Grandi n’a pas fait comme nous, il est venu par la lagune et c’est comme ça que ça commence le film de Luchino Visconti, « Mort à Venise », c’est bien comme ça, il y a le bateau qui boite son chemin d’eau verte, il y a Gustav von Aschenbach qui est à bord. C’est comme ça que ça commence le film, et l’on entre dans la ville, comme Italo l’a fait, et c’est sûrement aussi un grand moment, comme quand on arrive depuis le train. D’ailleurs, Aschenbach sourit en apercevant la cité, c’est la seule fois qu’il sourit, après il ne sourit plus parce qu’il ne regarde plus la ville comme Italo la regarde, il regarde Tadzio, et il meurt de Tadzio. Depuis le train, depuis l’eau verte, arrive comme tu peux, Venise se retournera du côté que tu veux, du côté d’où tu viens et où tu vas ce n’est pas important, Venise se retourne pour toi et te montre toujours un festin de coupoles et de palais, de grands et de petits ponts par où tu iras te perdre.

Christophe Flubacher

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