Il faut nettoyer la case postale ! – Christophe Flubacher

A l’heure où, bientôt, les futurs apprentis sortiront de leur confinement pour débuter une carrière professionnelle, il est bon de leur rappeler un usage très en vogue à l’époque et encore perpétué ici ou là, je veux parler de leur baptême de première année. A peine arrivés chez leur nouvel employeur, ces jeunes recrues se verront peut-être confier un lot de missions aussi surréalistes qu’improbables, à l’exemple des souvenirs ci-dessous que m’ont transmis moult amis rescapés.

Ainsi de ce futur menuisier qui dut commander une planche de 200 x 50 cm en bois de fraisier. Au temps des cochonailles, un apprenti boucher dut se procurer un moule à atriaux. La boucherie voisine, mise au parfum, lui remit un panier rempli de pierres recouvertes par un linge. Pour forer un pas de vis, un élève métallurgiste dut se procurer une filière en plomb – comprenez une forme creuse –. L'apprenti revint avec une caisse de 60 kg contenant un banal lingot de plomb. Les maçons en herbe passaient de quincailleries en quincailleries, à la recherche de la bulle qui est dans la bulle à niveau. Pour les horlogers, il fallait disposer du marteau à bomber le verre, cependant que les garagistes n’étaient rien sans une boîte à étincelles. Côté confiserie, le patron demandait à ses ouailles de lui rapporter la clé des champs ou de l'huile de coude. Pour d'autres, il fallait nettoyer la case postale. L'apprenti recevait seau, serpillère et brosse à récurer. Il devait s’annoncer à la poste pour avoir de l’eau et ne revenir qu’avec un certificat estampillé des PTT. Dans un village de la Côte, on envoyait le jeunet chercher l’essuie-tine au pressoir, en souvenir d’un Savoyard à qui l’on avait confié la même mission et dont la hotte chargée à son insu d’un immense caillou s’était déversée dans une boille remplie de 200 litres de moût. Dans les bureaux d’architectes, que pouvait-on faire sans un compas à ellipse ou une équerre cintrée, je vous le demande !

Les apprentis cuistots devaient trouver du bleu pour les truites, des œufs de grenouilles sans coquilles ou une échelle pour monter les blancs en neige ; les pâtissiers, une pompe à gonfler les vol-au-vent ; les couturières, le chas d’aiguille à se procurer exclusivement chez Bouton d’Or à Lausanne, une célèbre mercerie qui se disait invariablement en rupture de stock. Quant aux jeunes banquiers, il leur fallait bien entendu un fer à repasser les billets. Le pompon ? Un ancien apprenti m’a confié avoir cherché une journée entière le trépied de la table de logarithmes…

Christophe Flubacher

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