– Diego Espi


8 avril 2020

Je suis un homme seul dans une cuisine en feu. Le chef crie. Les assiettes s’entassent en face de moi, formant des tours en ruine. Je ne sais ce qu’il me dit. Je parle une langue chantante dont chaque mot est une mélodie. Il crie. J’essuie. Assiette après assiette. Dans cette cuisine au toit bas, je ne sais quelle heure il est, seul le nombre de plats à nettoyer m’indique à peu près le moment de la journée. Pourtant, il y a une petite fenêtre en face de moi. Elle a des barreaux et ne me laisse entrevoir que les pieds des passants. Mes mains plongées dans l’eau bouillante, je ne les sens plus. Je ferme les yeux. Je ne suis plus.


Prends l’avion. Pars. Me disait ma mère sur le seuil de la porte avec un billet chargé d’espoir. Pars pour le petit pays aux montagnes blanches et aux lacs turquoise. Ils ont besoin de jeunes. Ils ont besoin de nous. Ma mère, cette gendarme au grand cœur, me sourit. Elle a peur. Peur pour son fils de 18 ans et son avenir. Ici il n’y a plus rien. Un pays gangrené par la corruption et la violence. Il a disparu le pays d’antan. Ces femmes dansantes comme des petites hirondelles. Ces places ensoleillées où s’endormaient oisivement les chiens errants. La haine de l’autre a tout emporté. Même les plus anciens ont oublié le temps d’avant. Avant cet homme. Pourquoi est-il là déjà ? Il l’a toujours été. Gouvernant le pays et dévorant ces habitants. Je regarde ma mère, je regarde le pays. Je prends le billet et avec lui l’avenir.


Je dors dans une chambre qui n’en est pas une. Il y a seulement un lit, une table, une petite salle de bain. Elle est trop petite. Trop grise. Trop étouffante. Le papier peint s’effondre en larges feuilles qui touchent le sol par endroits. Ce n’est pas une chambre, ce n’est pas un appartement, ce n’est pas chez moi. Ici rien ne m’appartient. Tout est à crédit ou prêté par le voisin d’à côté. Seuls mes vêtements et mes cigarettes solitaires posées sur la table en bois sont à moi. Je n’ai pas de cuisine. Je mange souvent au travail, dans ce restaurant qui a tant besoin de moi pour nettoyer ses assiettes. Ce travail, je le dois à mon oncle qui vit ici depuis longtemps. Il connaît du monde. Il connaît le propriétaire du restaurant. Il lui a parlé de son neveu aux cheveux sombre et aux yeux bleus. Il ne m’avait jamais vu avant mon premier soir de travail.


C’était un samedi. Le monde sortait. Les rues n’étaient pas remplies mais les gens marchaient doucement comme poussés par un petit fleuve. Ils s’arrêtaient, discutaient à un café ou saluaient un ami de l’autre côté de la rue. Les rues ici sont petites, presque confortables. Dans mon pays, il y a de grandes rues qui découpent la ville en deux comme de larges plaies ouvertes. Le long de ces rues, les magasins de luxe et les voitures sportives sont des petites fleurs colorées. Pourtant, à côté de ces rues, il y a le quartier ouvrier où je suis né. Ce quartier ressemble à un tiroir où nous étions tous entassés comme de vieilles culottes. Loin des grandes rues, loin des regards. Comment décrire ce quartier ? Il est digne d’un tableau d’Escher que j’ai un jour pu voir au musée pendant une journée étouffantes de juin. Des escaliers qui débouchent sur une porte d’où sortent des cris, des rires, des pleurs ou de la musique. Ces portes larges sont des bouches sans dents d’où sort la voix du peuple. Accrochées comme des toiles d’araignée éternelles, les cordes à linge passent d’une fenêtre à l’autre, d’une famille à l’autre.

A Martin Espi, mon grand-père

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