COVID-19 ou Moitié-Moitié – Marc Desplos


D’abord, on a vu ça de loin. On n’y croyait pas trop.

Faut dire que c’était aux infos.

Donc c’était loin.

C’était les Chinois.

Encore eux.

On riait des Chinois, on faisait des blagues sur leurs tartares aux pangolins,

On se bidonnait en se checkant des coudes

- Hilares -

Puis, c’est arrivé en Italie.

On a regardé une carte, même si on savait,

Juste pour être sûrs,

On a vu la frontière,

Fragile, quasi inexistante,

Mais on a aussi vu les Alpes qui elles sont une vraie frontière

Naturelle

Alors on a encore ri.

Et puis, on a pensé, sans oser se le dire,

Là-bas, c’est encore le Tiers Monde,

La pauvreté

On connait bien leur système de santé

Puis ils parlent avec les mains, c’est des latins,

Qui se touchent, qui se caressent, qui s’embrassent,

Pas comme nous.

Ils n’ont pas cette rigueur

Cette hygiène

Cette politesse de la distance.

Et puis, c’est encore remonté,

Au Tessin, qui est quand même une partie de la Suisse,

Et même que pour le prouver,

On leur a laissé la possibilité, après vingt ans d’attente,

D’élire un Conseiller fédéral dont on ne dira rien ici

Et qui d’ailleurs a quasiment disparu.

Mais on a cessé de rire

Quand les sept sages sont devenus

- malgré eux –

Les quatre Cavaliers de l’Apocalypse.

On a parlé d’urgence nationale,

On a fermé les écoles

Les coiffeurs

Les magasins

Les places de jeux

On a écouté Simonetta

-notre Présidente-

Sans trop savoir quoi penser

Quoi dire

Alors on est rentrés à la maison

Comme des cons

On s’est mis à regarder plein de vidéos sur Youtube.

Des tutos, pour faire du sport à la maison,

Oubliant qu’on pouvait encore sortir

Qu’on n’était que semi-confinés,

Moitié dehors, moitié dedans,

Comme une fondue existentielle,

Et helvétique,

Alors, il y en a qui se sont remis à faire des grands écarts,

Du patin artistique dans leur salon,

Qui ont filmé des cerfs dans des villes

Qui ont commandé des trucs inutiles sur Internet.

On voyait plein d’images, sans queue, ni tête.

On ne savait plus où les stocker, et qu’en faire.

On riait, mais autrement, d’un rire plus jaune,

Plus rentré, plus intérieur.

Puis, on buvait de l’alcool, beaucoup d’alcool.

Tandis qu’on nous disait,

Ne sors pas de chez toi.

On nous disait aussi, sois créatif.

On nous disait encore, occupe-toi un peu des gamins.

On nous disait, obéis, et ferme ta gueule.

On nous disait, porte un masque.

On nous disait, les masques ne servent à rien.

On nous disait, des masques, il n’y en a pas.

On nous disait, ne restez pas toute la journée dedans,

Mais ne sortez pas, mais bougez,

Mais pas à vélo, ni en voiture, évitez les déplacements,

Mais bougez.

On nous disait que c’était le Conseil Fédéral qui décidait à présent.

On nous disait qu’il nous fallait être des citoyens responsables.

On nous disait qu’ailleurs, c’était mieux.

On nous disait qu’ailleurs, c’était pire.

On se disait qu’on avait bien de la chance de vivre en Suisse.

Et pas en Afrique, même s’ils ne l’avaient pas encore,

Ou à Bergame.

Et puis, on a eu comme une envie de saluer.

Saluer tout ce qui nous entourait,

Comme si tout cela allait disparaitre,

S’évanouir

Saluer les fleurs

Saluer les feuilles

Car la nature continuait de s’ouvrir

Avec arrogance

Avec ce qui nous paraissait de l’arrogance,

Mais qui n’était qu’une beauté silencieuse, et renouvelée,

Que nous avions oubliée,

Dans notre empressement,

Dans notre agitation –

Qu’on avait depuis longtemps confondu avec de l’action -,

Et cela s’ouvrait de partout,

À mesure que nous nous refermions

Que nous nous clôturions

Incapables d’accueillir ce qui venait

Qu’on ne savait vraiment comment nommer

Ou alors maladroitement

Car cela nous ramenait à notre propre maladresse

À notre fragilité

À quelque chose qui sommeillait en nous

Qu’on savait mais qu’on avait oublié

Une vulnérabilité

Qui jaillissait autrefois honteusement

Depuis le tréfonds de notre part animale

Par des angoisses de mort

Chez certains

Chez tous

Mais surtout chez certains

Les plus fragiles

Ceux qui servent à rassurer les forts, les durs,

les sûrdeuxmêmes et les mêmepasmal,

Des angoisses de mort

Qu’il nous fallait interpréter

Comprendre, contrôler,

Camisoler,

Alors on a nommé cette créature,

Ce bidule infracellulaire, ce virus,

Ce mal invisible et intangible,

Covid19

Ça nous rassurait de l’inscrire dans une chaîne

Comme quelque chose de presque connu,

De presque familier

Ça nous donnait l’impression d’une origine,

D’une identité,

Il avait enfin des papiers, ce migrant,

Ce nomade inhospitalier

Cet ennemi

Cet autre dont personne ne voulait

Et qu’on se refilait comme une patate chaude.

Et alors, on s’est bien lavé les mains,

Comme Ponce Pilate,

Et puis on a attendu

En scrutant bêtement des graphiques

En rêvant silencieusement de courbes de Gauss multicolores

Et, parfois, d’un autre monde à venir.

Marc Desplos

© 2020 Auteurs et Gymnase Auguste Piccard